Alchimia Magazine,
Le magazine en ligne des mystères et de l'étrange L'Alchimie
Paracelse (1493-1541)
D’origine suisse, Philippe
Aureolus Théophrast Bombast von Hohenheim fut incontestablement la grande
figure de l’alchimie sévissant à la Renaissance et il est impossible de
préciser la pensée de celui qui prendra vite le pseudonyme de Paracelse en
hommage au médecin romain Celse sans raconter les principales étapes de sa
vie.
Sa vie
Son père, médecin, lui apprit
le latin, la médecine ainsi que l’alchimie et l’envoya terminer ses études
auprès d’un certain Trithème, qui avait alors une grande réputation dans
l’occultisme et qui eut une grande influence sur le jeune homme.
Quittant son maître pour voyager, il entra au service des Fugger, des
banquiers puissants dont l’Histoire a retenu qu’ils avaient financé
l’élection de Charles-Quint comme empereur d’Allemagne, en travaillant
auprès des mineurs de Villach, d’où était extrait un minerai de plomb. Il
est probable qu’il bénéficia d’une lettre de recommandation de son père
auprès d’eux. Toujours est-il qu’il travailla sur la maladie du saturnisme
et qu’il eut très certainement la possibilité de s’exercer à des expériences
dans des laboratoires qu’ils mirent à sa disposition.
En 1526 (ou 1527…), il fut appelé à occuper une chaire de médecine ou de
chimie (c’est assez nébuleux) dans la ville de Bâle. Cette proposition lui
fut faite dans des circonstances assez particulières puisque le poste était
disponible depuis plus de quatre ans ! En réalité, la fonction était
sensible car son titulaire se retrouvait sous la tutelle de deux autorités :
la municipalité qui soutenait la Réforme et l’Université qui était un
bastion catholique. La tâche était délicate… Pourtant, il n’était pas
parvenu pour autant à Bâle par le fait du pur hasard. Des hommes illustres
résidant dans cette cité, parmi lesquels Érasme et son propre éditeur Froben,
qui avaient été auparavant ses anciens patients, l’avaient sollicité ; comme
Paracelse les avait guéris et qu’ils connaissaient son esprit novateur, ils
avaient pensé qu’il ferait une excellente recrue pour cet emploi difficile.
Ce n’était pas forcément le meilleur choix dans le contexte de cette époque
relativement troublée ; d’ailleurs, son cours apparaissait comme extrêmement
perturbateur. À l’enseignement traditionnel, il opposait une réalité des
faits privilégiant la palpation et l’auscultation. Si nous ajoutons qu’il
donnait ses leçons en allemand (ce qui était alors proprement scandaleux),
qu’il brûlait publiquement les ouvrages de ses prédécesseurs les plus
unanimement reconnus, comme Galien ou Avicenne, et qu’il condamnait
publiquement les ennemis de Luther, il ne risquait pas de rester longtemps à
Bâle… Il fut rapidement renvoyé de l’Université et se résolut à reprendre
ses voyages, prodiguant ses soins aux puissants et à de riches notables. Il
mourut en 1541 à l’hôpital de Salzbourg dans des conditions assez troubles.
Un érudit à la Renaissance
Mais, au-delà d’une existence
aventureuse bien remplie, il faut bien avoir conscience que Paracelse était,
avant tout, un médecin et que sa philosophie (au sens large ici,
c’est-à-dire sa perception de l’homme) était centrée sur la santé humaine.
Il avait beaucoup lu les Anciens comme Aristote ou Galien ; s’il ne rejetait
pas la théorie des quatre éléments, il en rajoutait ou en substituait
d’autres et sa médecine se fondait sur la philosophie, l’astronomie,
l’alchimie et la vertu. Très grossièrement, Paracelse se situait alors entre
les empiristes purs exerçant la médecine sans fondement réel d’une part et,
de l’autre, les théoriciens n’ayant absolument aucune idée de la réalité du
terrain.
Car là, résidait, tout au moins partiellement, la spécificité de Paracelse
lorsqu’il prescrivait des remèdes adaptés pour combattre une maladie chez un
être humain. L’autre particularité à son endroit est que, pour lui, la santé
de l’individu était intimement liée aux mouvements des planètes, d’où
l’impérieuse nécessité pour un médecin d’avoir des connaissances en
astronomie. Avec de telles conceptions, les maladies de l’homme (et son
corollaire, la médecine), n’étaient alors qu’un dérèglement, au mieux
passager, du système.
Sa pensée
Pour l’aborder, il est
peut-être plus clair de synthétiser son explication de la formation du
monde, puis de revenir en détail sur les différentes strates de haut en
bas...
- tout en haut, Dieu,
- puis le « Grand Mystère »,
- une matière corrompue source de troubles quasi permanents,
- enfin, les trois principes ternaires divin, humain et alchimique,
eux-mêmes engendrant les quatre éléments (le chaud, l’humide, le froid et le
sec).
S’il n’est pas utile de
revenir sur la nécessité d’un Dieu propre à chacun, surtout à la
Renaissance, les autres points demandent une argumentation plus étayée.
Le « Grand Mystère »
Par ce terme, Paracelse
désignait une entité comparable à une sorte de matière première ayant
contribué à la naissance des corps simples et de la plupart des composants
de l’univers… dont l’homme (bien sûr, le vocable de big bang était encore
inconnu… !). Mais, selon lui, cette matière n’aurait pas été totalement «
achevée » et supposerait, parfois, une aide extérieure de la part de
l’alchimiste pour lui conférer un aspect plus « fini ».
Avec une telle vision des choses, l’alchimie avait acquis une connotation
philosophique nettement plus marquée et la transmutation métallique,
constituant jusqu’alors le fondement même des recherches des adeptes,
devenait alors beaucoup moins prioritaire. D’après les conceptions du savant
suisse, le travail de l’alchimiste était de se servir de la nature pour
apporter un plus à l’être humain, non seulement en confort physiologique (sa
santé) mais aussi pour recadrer sa position dans l’univers. La philosophie
alchimiste était alors perçue comme un immense arbre possédant un tronc
puissant d’où serait issue la vie terrestre au terme d’une évolution sans
fin…
Une matière corrompue source de
troubles quasi permanents
Pour Paracelse, une des
causes majeures de perturbation de la santé serait due à la chute adamique ;
cette faute originelle corromprait la matière et provoquerait, au niveau de
l’organisme humain, des déchets s’éliminant difficilement et débouchant
ainsi sur des déséquilibres organiques, sources de maladies.
L’autre facteur susceptible d’engendrer des affections devrait être
recherché dans les raisons troublant l’harmonie universelle ; cela implique
de savoir ce que le praticien suisse mettait dans une telle notion.
Pour lui, celle-ci était assurée par les trois principes ternaires qui
seront développés ci-dessous et qui font appel à un peu plus d’alchimie...
Les trois principes ternaires
Afin d’être plus clair,
ceux-ci seront classifiés de la manière la plus distincte possible.
Paracelse les séparait en :
- divin, comprenant les mondes inférieurs, astral et divin proprement dit
(cette interprétation n’est pas très éloignée de celle d’Aristote décrite
auparavant) ;
- humain avec l’esprit, l’âme et le corps ;
- spirituel avec le Soufre, le Mercure… et le Sel (au sens alchimique du
terme pour ces trois mots, le dernier pouvant très schématiquement être
assimilé au cosmos).
À ce raisonnement philosophique très schématique débouchant sur les quatre
éléments (c’est-à-dire à nouveau le chaud, le froid, le sec et l’humide),
Paracelse a rajouté l’homme qui, en empruntant à chacun d’eux (d’où le
vocable de quintessence), fonctionnait, selon lui, à peu près correctement…
et cela, grâce à la volonté et surtout à l’imagination permettant de faire
le lien entre le spirituel et le temporel.
En réalité, selon les spécialistes qui se sont penchés sur les écrits de
Paracelse, il semble bien que ce dernier – en plus des Soufre, Mercure et
Sel, qui sont des principes spirituels actifs – en ait intégré deux
autres qui sont, cette fois-ci, passifs (et dénommés le flegme et la
tête morte).
Que faut-il entendre par ces deux nouvelles notions ? Leur réunion
constituerait le corps, la quintessence pouvant, elle, être assimilée à
l’âme. Cette fameuse quintessence aurait alors la propriété de pouvoir
séparer le pur de l’impur… à la manière d’une opération alchimique, comme
l’est la transmutation d’un métal « vil » en or. Dès lors, nous sommes en
présence de la transformation d’une matière nuisible en une autre ayant un
effet bénéfique sur le malade, comme pourrait agir un médicament !
Cette symbiose de la médecine du corps et de l’âme a été fortement discutée,
d’autant que Paracelse, ayant publié une œuvre considérable, n’a pas craint
de se contredire au fil de ses textes. Cependant, pour une compréhension
globale, il est plus simple d’en rester là car les différenciations entre
quintessences métalliques et volatiles deviennent vite assez oiseuses
d’autant que le Suisse suggérait d’en graduer le degré de perfection par le
biais d’autres notions (dénommées arcanes) bien ardues à circonscrire avec
exactitude !
Ses mérites
Ils doivent être reconnus non
seulement dans le secteur de l’alchimie, mais également dans ceux de la
médecine et de la chimie.
Un précurseur en chimie
La découverte du zinc lui a
été attribuée. Tout comme Lavoisier deux à trois siècles plus tard, il a
constaté que l’étain augmentait de poids quand il était calciné mais sans
pouvoir fournir la moindre explication, hélas ! Dans le même ordre d’idée,
il a noté l’apparition de « quelque chose » lorsqu’il passait de l’huile de
vitriol sur du fer rouge sans pouvoir aller plus loin (c’est cette façon qui
sera utilisée sous la Révolution pour produire de l’hydrogène en quantité
industrielle…). L’acide nitrique, les sulfates, tout comme, dans un genre
différent, les poisons ont été au centre de ses préoccupations
scientifiques.
Des études sur les maladies
S’il a travaillé sur le saturnisme lorsqu’il était pensionné par les Fugger,
il a cependant laissé aussi des papiers sur l’étude de la syphilis,
l’épilepsie ou encore la peste.
En relation avec ce qui a été dit précédemment à propos du lien entre le
spirituel et le temporel, il s’est également été intéressé aux pathologies
liées à l’imagination.
Des innovations remarquées dans
l’alchimie
La première à citer tourne
autour du dissolvant universel, dénommé alkaest, dont il a été l’initiateur
quoiqu’il n’y ait pas beaucoup travaillé. C’est essentiellement son disciple
Van Helmont qui a repris l’idée avant qu’elle ne soit définitivement
abandonnée au XVIIIe siècle, s’avérant inconcevable.
Plus prometteurs, en revanche, se sont révélés ses travaux sur la
palingénésie (l’art de faire renaître les plantes de leurs cendres) encore
que ses détracteurs aient émis beaucoup de réserves à ce sujet en pensant
que les premières expériences sur ce point n’ont vu le jour que bien plus
tard…
Il semblerait pourtant assez logique que, dans le cadre de la destruction de
la matière (nigredo), la dissolution de plantes dans l’eau laissée à
elle-même et produisant quelques cristaux susceptibles d’évoluer dans un
contexte un peu particulier l’ait conduit à des extrapolations fumeuses.
Bien sûr, il était tentant, de cette façon, de se rapprocher d’une forme de
résurrection (Paracelse a prétendu lui-même qu’il aurait eu des succès avec
des oiseaux) avec tous les excès que nous pouvons deviner (la fabrication de
clones qu’il dénommait homunculi fait encore froid dans le dos, à
moins qu’il ne s’agisse là que de symboles alchimiques à déchiffrer…).
Conclusion : Paracelse, un nouvel
élan pour l’alchimie
Il est incontestablement à
l’origine d’un tournant pour l’alchimie en ne privilégiant plus la
transmutation comme ses dignes précurseurs du Moyen Âge ; mais cette mise à
l’écart ne doit pas laisser supposer que Paracelse se fiche de l’or comme
d’une guigne. Pour lui, le métal garde toute sa symbolique de perfection ;
elle est simplement intégrée, comme nous avons tenté de l’expliciter, à une
philosophie et à une médecine plus en harmonie avec les idées de la
Renaissance.
Il va de soi qu’une pensée aussi iconoclaste n’a pu laisser indifférent au
XVIe siècle ! Elle a engendré à la fois des disciples et des contradicteurs
avec des conséquences incalculables que nous examinerons dans les articles à
venir...